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Julien Chorier : « Ouvrir les pacers à tous dénaturerait l'UTMB »

Par Rédaction Altitude·17 avril 2026·6 min de lecture
Julien Chorier : « Ouvrir les pacers à tous dénaturerait l'UTMB »

Au lendemain de la polémique du Tor des Géants, le directeur sportif de l'UTMB défend une philosophie stricte de l'autonomie. Entretien sur les pacers, l'assistance et l'esprit des courses autour du Mont-Blanc.

Pas de pacers sur l'UTMB. La ligne est tracée, assumée et elle ne bougera pas. Julien Chorier, directeur sportif de l'organisation et ancien vainqueur de la Hardrock, vient de le confirmer dans un entretien publié par U-Trail, au moment même où la question revenait cogner aux portes de Chamonix via un malentendu italien.

L'affaire est partie du Tor des Géants, où François d'Haene a été accusé à tort d'avoir bénéficié de relayeurs d'allure. Démenti rapide, polémique évacuée, mais la vieille question est ressortie intacte : pourquoi l'UTMB, seul parmi les mastodontes mondiaux du 100 miles, continue-t-il d'interdire le pacing quand Western States, Hardrock ou même le Tor l'autorisent ou le tolèrent ? Réponse de Chorier à U-Trail : parce que l'autonomie est le socle de la course et qu'on n'y touchera pas.

Une polémique italienne qui sert de révélateur

L'incident du Tor est un prétexte, pas une cause. Ce qui s'est joué là-bas — des concurrents calant leur rythme sur celui de d'Haene, perçus à tort comme des pacers — n'est qu'un symptôme. Le vrai sujet, c'est l'écart grandissant entre les standards américains et la doctrine chamoniarde. À Western States, le pacing est autorisé à partir de Foresthill, au 100e kilomètre. À Hardrock, dès Grouse Gulch. Chorier connaît le dispositif de l'intérieur : il a couru et gagné là-bas, en 2011, avec un pacer à ses côtés sur la seconde moitié.

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Cette expérience rend sa position d'autant plus singulière. Il ne juge pas le modèle outre-Atlantique, il affirme simplement, selon U-Trail, qu'il relève d'une autre culture. Et qu'il ne se transpose pas.

Le règlement UTMB, verrou plutôt que curseur

Le cadre est connu, mais il mérite d'être rappelé. Sur l'ensemble des épreuves du festival, accompagner un coureur en course — à pied ou à vélo — est interdit hors des zones d'assistance balisées. Pénalité de temps ou disqualification à la clé. Le coureur porte son matériel obligatoire, gère seul ses moments de doute, traverse la nuit avec ses propres ressources.

Chorier, interrogé par U-Trail, défend cette architecture comme un choix philosophique et non comme un réflexe conservateur. « L'UTMB s'est construit sur une philosophie d'autonomie », résume-t-il en substance. Ouvrir les pacers reviendrait, selon lui, à déplacer le curseur de ce que la course mesure. Un coureur accompagné bénéficie d'un appui moral, d'une gestion logistique déportée, parfois d'un porteur de fait. Les études sur les ultras américains montrent que les temps chutent quand le pacer entre en jeu. Ce n'est pas la même course.

L'équité, angle mort du débat

C'est sans doute l'argument le plus solide et le plus souvent éludé par les partisans du pacing. Autoriser les relayeurs d'allure créerait une inégalité structurelle entre les élites — entourés d'un staff, de partenaires, de coureurs d'entraînement prêts à s'aligner — et les milliers d'amateurs qui bouclent la boucle avec un compagnon de route présent à trois ravitaillements, voire personne.

L'UTMB, malgré son gigantisme industriel, conserve ce paradoxe précieux : Kilian Jornet et le coureur classé 1 800e partagent la même ligne de départ, les mêmes 171 kilomètres, les mêmes 10 000 mètres de dénivelé positif. Soit l'équivalent de plus de quatre marathons enchaînés, sur un profil qui cumule la hauteur de plus de trois Tour Eiffel verticales. Introduire le pacing, c'est réserver de fait un avantage compétitif aux athlètes dotés d'une infrastructure. Chorier, selon U-Trail, en fait un enjeu de justice sportive autant que d'identité.

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Le terrain qui ne pardonne pas

Il y a un argument plus pragmatique, presque logistique, que le directeur sportif met aussi sur la table. Le massif du Mont-Blanc n'est pas la Sierra Nevada. Les sentes sont étroites, techniques, souvent exposées. Les refuges ont une capacité d'accueil limitée. Le dispositif de secours tourne déjà à plein régime sur 40 heures de course, avec des milliers de coureurs à suivre.

Doubler le flux en y ajoutant des pacers, la nuit, en altitude, sur des passages comme l'arête du Mont-Favre ou la descente sur la Fouly, ne relève pas du fantasme réglementaire mais du cauchemar opérationnel. Le modèle américain fonctionne parce que les aid stations sont accessibles en voiture, parce que les pistes sont larges, parce que l'écosystème logistique a été pensé autour. Chamonix ne joue pas dans cette catégorie-là de géographie.

Ce qui peut encore bouger

Chorier ne se barricade pas derrière un dogme absolu. Interrogé par U-Trail sur l'évolution possible du cadre d'assistance, il se montre ouvert — à la marge. L'organisation a déjà élargi certaines zones d'assistance, toléré davantage autour des bases de vie majeures comme Courmayeur ou Champex-Lac, mieux informé les accompagnants. Avec des dizaines de milliers de spectateurs sur le parcours, prétendre cloisonner hermétiquement le coureur de son entourage pendant deux nuits serait illusoire.

La marge de travail se situe selon lui dans la clarification : distinguer l'encouragement ponctuel, légitime, de l'assistance prolongée, interdite. Frontière floue sur le terrain, régulièrement contestée dans les classements. L'organisation avance, indique U-Trail, sur des protocoles de contrôle plus lisibles, s'appuyant sur les commissaires mobiles et les images captées. Tout cela bouge. La règle sur les pacers, non.

Une singularité européenne assumée

Ce qui frappe dans la prise de parole de Chorier, c'est qu'elle revendique une exception. À l'heure où l'UTMB pilote un circuit mondial, où les standards tendent à s'aligner sur ce qui se pratique à Auburn ou à Silverton, Chamonix réaffirme une ligne. L'ultra d'autonomie comme patrimoine culturel, pas comme archaïsme. Ce positionnement a du sens à un moment où la critique de l'organisation porte souvent, à juste titre, sur sa dérive commerciale et sa mainmise sur le calendrier international. Ici, au moins, la marque défend quelque chose d'immatériel : une certaine idée du coureur face à la montagne.

On peut le lire autrement, bien sûr. Pour les élites, le pacing est aussi un outil de sécurité nocturne et un garde-fou contre les erreurs de jugement en état d'épuisement. Les partisans de l'expérimentation — notamment sur les 50 derniers kilomètres — ne sont pas tous des adeptes du confort assisté. Mais la question n'est plus là. En tranchant aussi nettement, l'UTMB fait un choix éditorial : rester différent, quitte à paraître rigide. Dans un trail mondial qui tend à l'homogénéisation, c'est peut-être la décision la plus radicale qu'il pouvait prendre. Et la plus cohérente avec ce que la course prétend, depuis 2003, faire éprouver à ceux qui s'y alignent.

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