DIAGONALE DES FOUS : LE MYTHE RÉINVENTÉ.

Traverser l'île de la Réunion n'est plus une course, c'est un pèlerinage brutal vers la limite de soi. Décryptage d'une édition qui s'annonce historique.
Il y a des courses qu'on gagne, d'autres qu'on termine et puis il y a la Diagonale des Fous. Depuis 1989, la Grande Raid traverse l'île de la Réunion de Saint-Philippe à Saint-Denis, sur 175 kilomètres et plus de 10 000 mètres de dénivelé positif. Trente-cinq éditions plus tard, le mythe n'a rien perdu de sa puissance — il s'est même densifié, sédimenté, nourri des larmes et des récits de ceux qui ont passé la barrière de la Redoute en rampant. Mais l'édition qui se profile promet autre chose qu'une simple répétition du rituel. Tracé légèrement modifié, plateau international inédit, nouvelles règles de sécurité imposées par le Parc National, arrivée prévue sous une lune presque pleine : tous les indicateurs convergent vers un cru historique. Pour la première fois depuis 2018, les favoris masculins et féminins arrivent avec des chronos qui pulvérisent les anciens standards sur ultra montagneux. Et l'île, elle, se prépare à vibrer pendant près de soixante heures d'affilée.
Un tracé qui n'a jamais été aussi sélectif
Le parcours 2024 a été légèrement remanié après les dégâts causés par le cyclone Belal en janvier. Le passage historique dans le cirque de Mafate reste intact — Marla, Roche-Plate, Grand Place — mais la descente vers Deux-Bras a été réorientée pour éviter une zone d'éboulement jugée trop instable. Résultat : une section technique plus courte de 1,8 kilomètre, mais plus raide, avec des portions câblées ajoutées par les équipes de balisage. François Chabaud, bénévole depuis 22 éditions et responsable de secteur, résume : « On a gagné en sécurité, on a perdu en poésie. Mais les coureurs, ils vont sentir passer les nouveaux lacets. »

Autre nouveauté, la barrière horaire de Cilaos a été avancée de 45 minutes, sous la pression du PGHM qui gère la nuit des secours en altitude. Une décision qui pourrait laisser sur le carreau plusieurs centaines de finisseurs habituels, ceux qui avalent la course au forceps, en 58 heures. La Diagonale assume : elle veut redevenir exigeante, refuser la logique du tourisme extrême qui avait commencé à teinter certains plateaux.
Le plateau élite : un affrontement de générations
Chez les hommes, le duel annoncé oppose Benoît Girondel, vainqueur en 2019 et figure tutélaire de l'épreuve, à une nouvelle garde emmenée par l'Espagnol Pau Capell et le Sud-Africain Cole Wolfram, tombeur de la Transgrancanaria cette année. Girondel connaît chaque pierre du sentier Scout, chaque replat traître après le Maïdo. Ses adversaires, eux, arrivent avec une préparation en altitude au Népal et des VO2 max qui affolent les capteurs. « Sur le papier ils sont plus forts, reconnaît Girondel, amusé. Mais la Diag' n'a jamais été une course de papier. »
Côté féminin, l'attention se concentre sur Manon Bohard, auréolée de son titre à la Hardrock 100 et sur la revenante Andrea Huser, qui fait son retour à 51 ans sur la course qu'elle avait dominée en 2017. Face à elles, la jeune Réunionnaise Aurélie Grondin, 26 ans, pur produit du Tampon et entraînée sur les pentes du Piton de la Fournaise, pourrait créer la sensation. Elle a bouclé un test de 120 km en autonomie sur le tracé officiel en octobre, dans un temps qui aurait valu la troisième place de l'édition précédente.

La Réunion, personnage principal
Impossible de parler de la Diagonale sans évoquer l'île. La course commence au niveau de la mer, grimpe dans les forêts tropicales humides, traverse le Volcan sous un ciel de cendres, redescend dans la fournaise de la Plaine des Sables, plonge dans les cirques, remonte au Maïdo à 2200 mètres pour offrir ce moment suspendu où le soleil se lève sur Mafate. C'est cette variation d'univers — quatre ou cinq écosystèmes en une seule foulée — qui fabrique la signature unique de l'épreuve.
Les ravitaillements, eux, sont devenus des petits théâtres culturels. À Hell-Bourg, les dames de l'association Ti'Salé préparent chaque année 3000 portions de rougail saucisses. À Cilaos, on sert du thé aux plantes endémiques, parfois du rhum arrangé glissé en douce. Les coureurs étrangers s'étonnent, puis adoptent. « C'est la seule course du monde où j'ai pleuré en mangeant des lentilles », confiait l'an dernier le Japonais Ruy Ueda, cinquième à l'arrivée.
Sécurité, climat, écologie : les chantiers invisibles
Derrière le mythe, l'organisation affronte des défis de plus en plus lourds. Le réchauffement climatique a rendu les fenêtres météo étroites : la date d'octobre devient parfois critique, avec des orages tropicaux imprévisibles. Un système d'alerte par balise GPS équipe désormais chaque coureur et les hélicoptères du PGHM sont placés en pré-alerte pendant toute la durée de l'épreuve.
La question écologique, elle, monte en puissance. Le Parc National de la Réunion impose depuis deux ans un cahier des charges drastique : zéro gobelet jetable, balisage 100 % récupérable dans les 72 heures, quotas stricts de bénévoles sur les sections protégées. La Diag' a pris les devants en signant une charte inédite avec l'ONF, qui prévoit notamment le financement d'un programme de réintroduction du pétrel de Barau, espèce endémique dont les sites de nidification jouxtent plusieurs passages de la course.
Ce que la Diagonale dit de nous
Alors pourquoi court-on la Diagonale ? Pourquoi 2800 personnes, tirées au sort sur plus de 7000 candidats, vont-elles s'infliger deux nuits sans sommeil, des hallucinations à l'aube, des ampoules grosses comme des prunes ? La réponse tient peut-être dans ce que confiait Jean-Marc Rivière, finisseur quadruple, interrogé l'an passé : « Là-bas, on ne cherche pas à battre un temps. On cherche à rencontrer celui qu'on devient à 140 kilomètres, à trois heures du matin, sous la pluie, quand il ne reste plus rien. »
Cette édition s'annonce historique parce qu'elle concentre tous les paradoxes actuels de l'ultra : professionnalisation du haut niveau, massification de la base, urgence écologique, quête spirituelle. La Diagonale des Fous, trente-cinq ans après sa création, n'est plus seulement une course — elle est devenue un miroir. Celui dans lequel le trail mondial se regarde pour mesurer ce qu'il est encore capable d'endurer. Rendez-vous à la Redoute, le dimanche soir, quand les premiers finisseurs franchiront l'arche sous les vivats créoles. L'histoire, de nouveau, s'écrira là.
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