Le media trail de référence

Nutrition en ultra : construire son plan alimentaire au-delà de 10 h d'effort

Par Rédaction Altitude·7 avril 2026·10 min de lecture
Nutrition en ultra : construire son plan alimentaire au-delà de 10 h d'effort

La digestion est le premier ennemi en ultra. Comment organiser son alimentation pour tenir physiquement et mentalement, sans coup de moins bien.

L'ultra ne se gagne pas à la VO2max. Il se perd à l'estomac. Demandez à n'importe quel finisher de la Diagonale, de la TDS ou de la Hardrock ce qui a failli le stopper : dans trois cas sur quatre, la réponse n'est ni les jambes ni la tête. C'est le ventre.

Au-delà de dix heures d'effort, la nutrition cesse d'être une variable d'ajustement pour devenir le pivot central de la performance. Un coureur de 70 kg brûle entre 300 et 500 kcal par heure selon l'intensité et le dénivelé, soit 4 000 à 7 000 kcal sur une journée de course. Impossible à compenser intégralement. La stratégie consiste donc à limiter la dette énergétique tout en préservant une machine digestive qui, elle, sature vite. Les travaux publiés ces dernières années dans Sports Medicine et le European Journal of Applied Physiology convergent : la tolérance digestive s'entraîne, se planifie et se casse en quelques minutes d'erreur.

Le vrai plafond énergétique n'est pas musculaire, il est intestinal

Le corps humain oxyde au mieux 90 à 120 g de glucides par heure, à condition d'utiliser un mélange glucose-fructose dans un ratio proche de 2:1. C'est l'un des consensus les plus solides de la physiologie de l'endurance, rappelé par la position officielle de l'International Society of Sports Nutrition. En trail long, rares sont les coureurs qui exploitent ce plafond. La plupart plafonnent autour de 60 à 80 g, soit 240 à 320 kcal. En dessous, l'hypoglycémie guette ; au-dessus, l'intestin craque si l'entraînement digestif n'a pas suivi.

Illustration Nutrition

La répartition en course oscille autour de 80 % glucides, 15 % lipides, 5 % protéines. Ce n'est pas un dogme, c'est une conséquence : les glucides sont le seul carburant rapidement mobilisable à haute intensité relative, les lipides arrivent spontanément via l'oxydation endogène (un coureur même mince stocke 40 000 à 80 000 kcal de graisses), les protéines jouent un rôle marginal pendant l'effort mais deviennent essentielles en récupération et sur les très longues courses.

La stratégie bâton : petits apports, métronome implacable

La règle la plus sous-estimée en ultra tient en une phrase : ne jamais laisser passer 45 minutes sans manger. La vidange gastrique fonctionne par lots et une prise régulière toutes les 30 à 45 minutes maintient un flux stable sans saturer l'estomac. L'inverse — engloutir 600 kcal en dix minutes à un ravitaillement parce qu'on a sauté les deux précédents — est la recette classique du coup de barre digestif à l'heure suivante.

Concrètement, cela impose un minutage. Montre qui bipe, gel pré-décapsulé dans la ceinture, bidon de boisson glucidique sur la bretelle. Les meilleurs, de Kilian Jornet à Courtney Dauwalter, insistent tous publiquement sur ce point : ils ne se fient pas à la sensation de faim, qui arrive trop tard, mais à une horloge interne entraînée à l'entraînement. La faim en course est déjà un signal d'alerte, pas de régulation.

Basculer du liquide au solide selon l'état de l'intestin

Les premières heures, le corps tolère presque tout. Gels, boissons d'effort, barres : la vidange gastrique fonctionne, le débit sanguin digestif reste correct. Passé six à huit heures, le tableau change. L'ischémie digestive induite par l'effort prolongé réduit la perfusion de la muqueuse intestinale de 50 à 80 % selon les données publiées dans l'American Journal of Physiology. Résultat : nausées, ballonnements, parfois diarrhées.

La parade tient dans l'alternance. Quand le solide ne passe plus, on passe au liquide : boisson glucidique diluée, bouillon salé, compote à boire. Quand le sucré écœure — phénomène quasi universel après huit heures — on bascule vers le salé et le tiède. Les aliments qui fonctionnent à ce stade sont étonnamment simples : purée de pommes de terre, riz au lait, bouillon de volaille, banane bien mûre, morceau de fromage, biscuit sec. Des textures familières, réconfortantes, proches de ce que l'on mangerait malade. Ce n'est pas un hasard : l'intestin en souffrance réclame ce qu'il connaît.

Illustration Nutrition

Les gros ravitaillements (tous les 25 à 40 km selon la course) sont les fenêtres où l'on peut se poser trois à cinq minutes, s'asseoir, manger un plat chaud. Pas davantage : au-delà, la remise en route devient pénible et le système digestif s'endort.

Le sodium, variable oubliée et fracture thermique

La déshydratation fait les gros titres, le sodium fait la différence. En conditions tempérées, 300 à 500 mg de sodium par heure suffisent. En chaleur — au-delà de 25 °C — il faut passer à 500, voire 1 000 mg/h selon la transpiration individuelle. Les études sur les ultramarathons de désert montrent des pertes sudorales dépassant 1,5 g de sodium par heure chez les gros transpirants.

Sous-doser le sodium, c'est la porte ouverte à l'hyponatrémie d'effort, rare mais sérieuse et surtout aux crampes, à la baisse de vigilance et à la saturation hydrique (on boit, on boit et l'eau ne passe plus). Pastilles, bouillons, cacahuètes salées, chips aux ravitos : les vecteurs sont nombreux, encore faut-il les planifier. Un avis médical personnalisé reste indispensable pour les coureurs hypertendus ou sous traitement.

Les erreurs qui plombent une course et comment les désamorcer

Trois fautes reviennent systématiquement dans les retours d'expérience des DNF nutritionnels. La sur-gélification, d'abord : enchaîner gels sur gels pendant dix heures sature la muqueuse et crée une osmolarité intestinale insoutenable. Un gel toutes les 45 minutes maximum, alterné avec d'autres vecteurs.

Le changement de stratégie en course, ensuite. Tester un nouveau produit au ravitaillement parce qu'on l'a vu dans la main d'un autre coureur est statistiquement la meilleure façon de terminer aux toilettes. Rien de nouveau le jour J. Tout aliment doit avoir été validé à l'entraînement, idéalement sur une sortie longue dans des conditions proches.

Enfin, l'improvisation face au dégoût. Quand le sucré passe mal, la plupart s'obstinent. Il faut au contraire anticiper le virage salé-tiède dans le plan initial et prévoir dans son drop bag un plan B digestif : sachet de purée lyophilisée, sel, biscuits apéritifs.

Ce que l'ultra dit de notre rapport à la performance

La nutrition d'ultra est le dernier territoire où l'artisanat bat la technologie. On peut avoir la meilleure montre, les chaussures carbone et le plan d'entraînement du monde : si on n'a pas appris à manger en courant, on reste un amateur de la distance. C'est aussi ce qui fait le charme de la discipline. Courir cent miles, c'est accepter d'être ramené à des gestes primitifs — avaler un bouillon dans la nuit, mâcher une banane trop mûre — qui relèvent moins du sport que de la survie. Les coureurs qui progressent le plus ne sont pas ceux qui trouvent le gel miracle. Ce sont ceux qui ont fait la paix avec leur intestin, qui écoutent ses signaux et qui ont construit, saison après saison, une partition alimentaire aussi personnelle qu'une foulée. Le reste, c'est du marketing.

NutritionUltraPlan alimentaireDigestion

Catégorie

Nutrition

Alimentation et ravitaillement pour le trail

Tous les articles →